Où j’habite

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J’ai eu le sentiment de rentrer dans le « bonheur japonais », loin d’un quartier connu, en me retrouvant ainsi dans un quartier banal.

Depuis que je suis venu habiter au Japon, j’ai habité dans trois différents appartements à Tôkyô.

Il y a d’abord eu la guesthouse de Kagurazaka où j’étais resté une fois lors de mes vacances fin décembre 2004. C’était une vieille maison divisée en six chambres sur deux étages. Chaque étage était un appartement différent. Ma chambre avait une surface de 6 tatamis (environ 9 mètres carrés), plus un très grand oshiire (placard à portes coulissantes) ainsi qu’un tokonoma (espace destiné à accueillir un bouquet de fleurs ainsi qu’une calligraphie), encadré d’une très belle poutre de bois au contour irrégulier, très élégante. Ça n’en restait pas moins une guesthouse et partager une cuisine, une salle de bain avec d’autres personnes n’est pas quelque chose que j’aime. C’est pratique lors de vacances, bien moins cher qu’un hôtel par exemple, le quartier était très agréable (c’est le quartier « français » parait-il), mais ce n’est pas une solution sur le plus long terme.

J’y ai emménagé dès mon arrivée et j’en ai déménagé fin août. J’en avais vraiment assez. J’avais repéré un studio, il n’y avait pas de caution ni de frais d’agence, les frais étaient donc modérés. J’étais allé me promené dans le quartier et j’avais été enchanté. Là où dans le centre de Tôkyô tout semble étroit, un peu comme à Paris, avec cette sensation de ne jamais vraiment voir le ciel, à Kasai où cet appartement était, tout semblait vaste. Le métro traversait une rivière au niveau de son embouchure, on voyait la mer, et sitôt quitté la station, c’était animé tout en étant aéré. Beaucoup de HLM, de pavillon, Tôkyô avec un petit air de banlieue.
Fin août, donc, ce studio était toujours vacant, j’ai signé le contrat. J’ai eu le sentiment de rentrer dans le « bonheur japonais », loin d’un quartier connu, en me retrouvant ainsi dans un quartier banal.

C’était un apato, une sorte de maisonnette avec 6 studios et construite avec une structure en bois ou en métal, construite en 2001, assez récente, donc. Lors de mon premier tremblement de terre un peu sérieux, en pleine nuit, j’ai eu l’impression d’être dans du chewing-gum. L’entrée comprenait le combiné cuisine, des toilette et un combiné salle de bain, de la place pour une machine à laver et un frigo ainsi qu’un meuble pour les chaussures. C’est un design très commun pour les studios, ici. Et puis une porte séparait de la pièce de 9 mètres carrés, parquet, porte-fenêtre donnant sur un balcon, et une deuxième fenêtre avec un vis-à-vis à 50 centimètres, un interphone avec vidéo. Et puis un « loft », c’est à dire une mezzanine au dessus de l’entrée-cuisine où on pouvait se tenir debout. Un grand vasistas éclairait l’espace d’environ 3 mètres carrés.
C’était petit mais ce qui m’a immédiatement plus, c’était cette lumière et cette impressionnante hauteur sous plafond. J’y ai habité 6 ans, jusqu’en février 2012.
J’ai perdu mon travail une première fois, et puis une deuxième fois, et puis il y a eu le séisme de 2011. Je me suis retrouvé endetté et en 2012, j’étais carrément pris à la gorge. Spirale de l’endettement.

J’ai donc quitté Kasai et je suis retourné quelques mois dans la même guesthouse qu’en 2006. Le loyer était identique, mais tout y était inclus, et je pouvais payer par carte de crédit, ça laissait le temps de m’organiser. En mai, une collègue a quitté le Japon et m’a donné deux classes. Soudain, mes revenus ont été plus confortables. C’est cela qui m’a permis, par exemple, de faire mon premier voyage en France en 2013.
Fin, juin, excédé par la vie en guesthouse et rassuré financièrement, j’ai cherché un appartement et je suis tombé sur celui où je vis encore. J’ai toujours eu cette chance incroyable d’obtenir « comme par hasard » exactement ce que je veux quand je le veux si je le veux vraiment. Pour le dire autrement, je déploie des talents d’ingéniosité imparables. Mais quand même, il y a un indéniable « facteur chance ». Mon départ pour le Japon est de ceux-là: j’ai trouvé mon poste uniquement quand, après une nuit d’insomnie où mon coeur se révoltait, étouffait, j’ai recontacté l’école qui après avoir refusé ma candidature deux fois a fini par accepter.

Mon propriétaire est américain, très sympa. Le loyer est vraiment très raisonnable, 66.000 yens, c’est bien moins que celui de Kasai (80.000) et de la guesthouse. Et c’est plus grand, 27 mètres carrés. Ce n’est pas super grand, mais pour une personne, c’est suffisant. Il y a bien entendu une raison pour ce prix: la maison a été construite en 1967, ce qui, en terme sismologique, n’est pas très rassurant. Le quartier, lui, défie toute concurrence. C’est un peu comme habiter à Montmartre.
Ne cherchez pas à convertir en euros, ça ne veut pas dire grand chose. En ce moment, cela doit faire environ 450 euros. Quand j’ai emménagé, cela faisait environ 700 euros. Fluctuations monétaires, le yen était très fort et l’euro très faible en 2012, la situation a inversé cette année. Disons que cela représente un gros tiers de mon salaire de merde, celui que je subis depuis le changement de mon contrat de travail consécutif à la crise covid. Heureusement que j’ai ces deux classes en plus. Joies de la précarité…

Mon appartement est au deuxième étage, tout en longueur, et on y accède par un escalier qui rappelle un peu des escaliers parisiens. J’ai tout de suite aimé. Il s’agissait de deux pièces japonaises, toutes les cloisons ont été abattues pour en faire une grande pièce toute en longueur, avec un parquet. Une cabine douche a été installée dans un ancien oshiire (placard) et il a été fait de même pour la cuisine. Les toilettes ont eux été installés au milieu de la grande pièce, ils « regardent » sur un côté et la porte est donc invisible à l’oeil, ils délimitent l’espace en deux pièces distinctes. Une chambre et un salon. C’est mon propriétaire qui a conçu ce design, c’est très intelligent. Le résultat est un appartement « ouvert » formant deux espaces différents. La minuscule cuisine (quel dommage) et l’absence de vraie salle de bain (une douche seulement) s’avèrent être un bon choix car cela donne plus de surface à l’appartement lui-même.

Ce n’est pas très clair, c’est ce que j’aime le moins. Deux fenêtres mais un vis-à-vis typique de Tôkyô, de ce quartier en particulier. Cela étant, c’est très calme et je m’y sens très bien. Des fois, j’ai des envies de déménagement, mais elles ne sont jamais très motivées. Le quartier -Asakusa -, les transports (trois lignes de métro, une ligne de train), les quartiers que j’aime à moins d’une heure à pieds (Ginza, Nihonbashi, Ueno, Kanda et bien sûr Asakusa à 5 minutes), une abondance de supermarchés et restaurants, non, je n’ai pas de véritable raison de déménager, d’autant que le loyer est très bas, que j’ai maintenant un contrat de travail pourri et que déménager coûte cher. Alors, je reste.
J’ai emménagé chez moi à ma façon, avec peu. Un bureau, un sofa, un lit, des étagères pour les livres et c’est à peu près tout. Une grande plante verte achetée minuscule il y a plusieurs années, des plantes vertes devenues gigantesques à une fenêtre.
Voilà. C’est chez moi.

La nuit dernière, j’ai fait un rêve étrange. J’étais en France, j’étais dans une rue, il y avait des voitures, et puis j’ai traversé, je voulais acheter un téléphone portable, et le téléphone que je voulais était un vieux Nokia d’il y a 25 ans. Je me disais que je pouvais éventuellement utiliser mon téléphone japonais. Et là j’ai pensé que je n’étais plus au Japon. Et que Jun était loin.
Quand on a migré, on est jamais vraiment où on est, et on n’est plus vraiment d’où on est. Voilà peut-être la raison pour laquelle je vous ai parlé d’où j’habite. Ça me fait d’autant plus plaisir que, comme je vous l’ai écrit, j’aime bien cet endroit. De ça, je suis parfaitement sûr.

Commentaires

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  • .uoi le Japon et pas un autre pays?
    Parlais tu le japonais ou bien l’anglais les premières années ?
    Ton quartier paraît agréable pour les raisons que tu décris ainsi que ton home sweet home…. peut être une photo un jour .
    Aucune photo de la Mer ……

  • Des photos ajouteraient de la compréhension. La disposition de la toilette m’intrigue.
    Asakusa, c est tout près du temple du même nom?
    J’y étais allée en croisière en remontant le fleuve pour un festival en automne.
    Tout près aussi il devrait y avoir la fameuse brasserie de la bière japonaise. Un grand bâtiment avec une sorte de flamme dorée dessus (d un fameux architecte français, je crois).

  • Des photos ajouteraient de la compréhension. La disposition de la toilette m’intrigue.
    Asakusa, c est tout près du temple du même nom?
    J’y étais allée en croisière en remontant le fleuve pour un festival en automne.
    Tout près aussi il devrait y avoir la fameuse brasserie de la bière japonaise. Un grand bâtiment avec une sorte de flamme dorée dessus (d un fameux architecte français, je crois).
    Salutations.
    Marika

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