Silence

S

Je suis ma thèse, je suis ce personnage de roman, je suis cette statistique, je suis ce criminel dont je raconte les moindres secrets, je suis ce qui m’habite et je m’écris comme je me regarde.

Silence d’une mâtinée entrecoupé par le bruit de la machine à laver. Nez qui coule, allergie au pollen de cèdres. Dehors, soleil de printemps et nuages passagers. Température douce. Devant moi, fond noir du traitement de texte. Silence dans ma tête. Non, pas silence. Réflexion.
Écrire, c’est être seul en face de soi jusqu’à s’oublier et ne plus faire qu’un avec son propre objet. Je suis ma thèse, je suis ce personnage de roman, je suis cette statistique, je suis ce criminel dont je raconte les moindres secrets, je suis ce qui m’habite et je m’écris comme je me regarde. Je m’efface et me révèle à la fois, double schizophrène réuni par l’écriture.

Il est 10 heures trente un jeudi matin. Passées quelques lignes, je ne vois plus rien que des hésitations peuplées du vide que je suis parvenu à faire en moi. Tout me semble futile, les mots, les concepts, les évènements, parce que tout, absolument tout, est balayé par la mort, aujourd’hui ou demain, et que finalement de tout cela il ne restera plus rien que quelques souvenirs qui eux même disparaitront avec celles et ceux qui les portaient précieusement.
C’est cette désillusion que je nomme le vide en moi. Ne plus croire en ses propres illusions, c’est se libérer du poids des obligations inutiles, de la contrainte vaine, c’est revenir à l’essentiel. Et l’essentiel en cette heure, c’est le bruit de la machine à laver qui rompt le silence de cette mâtinée.

Mâtinée, silence. Vide en moi, trouble. J’ai commencé ces lignes et puis je suis parti sur un long développement sur un mot creux, la « paix » – vous devez bien comprendre pourquoi ce mot m’est venu à l’esprit-, et puis pourquoi j’ai commencé un long billet.
Mais ce n’était pas l’objet premier de ces lignes, alors je l’ai coupé, cela fera un deuxième billet.
Ce n’est pas de la (auto)censure, bien au contraire. Je veux choisir les sujets sur lesquels j’écris, écrire consciemment et en mettant chaque idée bien à sa place. Et ici, justement, je voulais parler de la paix, la vraie. Pas celle que l’on oppose à la guerre, mot creux qui ne veut rien dire et qu’on assortit parfois de discours guerriers, de naïveté ou de positions de principes petites bourgeoises entre la poire et le dessert, un truc futile et sans conséquence, «…mais pourquoi se battent-ils donc? Pourquoi ne font-ils pas la paix, hein? Tu me passes le sel? »

Peut-être est-ce moi, mais j’entends autre chose quand je pense à ce mot. La « paix ».
La « paix », c’est précisément ce moment. Parfois une voix dans la rue vient briser le silence de la pièce et révèle la profondeur de ce silence. J’aime cette voix car alors j’en entends la profondeur, de ce silence.
J’ai un purificateur d’air, et il marche en ce moment, et je l’entends, et c’est un vrai gêneur de silence, mais il renforce le sentiment de calme qui règne en ce milieu de mâtinée.
Alors je regarde l’écran devant lequel je suis assis, j’hésite, je pense, je m’arrête et je me dis que je suis vraiment stressé par ma propre écriture, ce matin, et ça m’amuse. J’écris ce billet un peu comme si c’était la première fois que j’écrivais.

La paix, c’est pour moi précisément cela. Je ne sais pas ce que veut dire « la paix », mais je sais ce que veut dire « vivre en paix », et c’est un privilège rare. Quand on vit au jour le jour, avec peu d’argent, en France par exemple, le fait que le pays ne soit pas en guerre n’empêche pas de ne pas pouvoir vivre en paix. Nourrir les enfants, payer le loyer, survivre dans un travail précaire et mal payé, se lever tôt le matin, prendre la voiture, déposer les enfants, racler les fonds de tiroirs pour faire un plein… On ne la trouve pas, la paix. On survit avec au coeur la peur de tomber, d’échouer et peut-être même de mourir.

Non, l’inverse réel de la guerre, ce n’est pas la paix.

La paix, c’est comme en ce moment exact, éventuellement penser à mes soucis comme un peu tout le monde, et j’en ai comme tout le monde, mais savoir aussi que ce ne sont que des soucis auxquels je peux apporter une solution, que ce ne sont que des soucis sans trop grande importance pour le moment pourvu que je ne les escamote pas, et qu’ils peuvent même se révéler être moteurs – moteurs de décisions, d’envies, invitations à explorer des pistes nouvelles.
La paix, c’est quand on peut choisir, finalement. C’est quand on n’a plus peur du silence, seul, ou avec quelqu’un. C’est qu’il faut être drôlement être en paix avec soi-même pour pouvoir être près de l’autre et ne rien lui dire, juste savourer le bonheur d’être à ses côtés.
Tout autours de moi, dans ma vie pourtant extrêmement imparfaite, respire la paix. J’en ai, de la chance. Je n’ai plus de dette, je paie mes factures et pourtant je n’ai plus vraiment suffisamment pour vivre. Je dois faire attention, comme on dit. C’est un souci, surtout à mon âge, un autre souci. Mais je ne suis pas inquiet. J’ai beaucoup de travail possible, et peut-être, si j’accepte enfin le silence, si j’accepte enfin de ne pas avoir à me battre, si j’accepte la paix, la tranquillité, je sais avoir les ressources nécessaires pour bâtir sur cette tranquillité.
C’est un privilège et c’est cela, la vraie liberté.

Comme je vous l’ai dit, j’ai refait tout mon site, ça en a été, un travail, mais cela m’a offert l’occasion de me relire, et de m’étonner de ma propre écriture, des sujets que j’ai abordés. J’ai été surpris.
J’écris plutôt bien, et je raconte encore mieux. N’y voyez pas une sorte d’autosatisfaction béate et narcissique. Je suis content de mon écriture, elle reflète bien ma pensée, c’est tout.
C’est particulièrement vrai quand je ne cherche pas à écrire un truc, à démontrer. Là, par exemple, je ne suis pas sûr que ce billet sera particulièrement bon ou intéressant car j’écris sous mon propre contrôle.

Mon long billet sur maman par exemple. J’ai du le repaginer car les photos ne s’affichaient pas bien. Je l’ai lu en diagonale, m’arrêtant ici et là. Un très beau billet dont la longueur m’a surpris. C’est cela aussi, prendre le temps de regarder son propre travail avec la distance du temps qui a passé.
Trois ans qu’elle est partie et je ne me remets toujours pas de son absence. Je l’aimais beaucoup, comme un fils aime une mère, et il a fallu qu’elle parte pour que je ressente à quel point nous en avions partagé, des choses, et à quel point je m’en étais éloigné. L’écriture est un lien tenu et secret qui permet de se rapprocher, mais quel regret de ne pas avoir écrit tout cela avant, et surtout de ne pas avoir pu en tirer les conséquences. Passer un peu plus de temps avec elle, l’appeler plus souvent. Reste un billet de blog…

L’âge est certainement l’angle le plus important dans ma façon de regarder le monde désormais, les choses, les gens, les mots, l’écriture. Que restera-t-il de moi après? Tout cela aura-t-il été vain?
Ni anxiété, ni regrets. Juste une réflexion sur le temps qui passe et qui a passé, avec des tonnes de souvenirs qui s’entrechoquent et parfois la sensation presque tactile mais fugitive d’être l’espace d’une fraction de seconde à ce moment précis, dans cet endroit précis avec ces personnes précises.
Je comprends mieux Louis XV. Il y a de cela bien vingt ou trente ans, découvrir son obsession sur la mort, ses cauchemars, la noirceur de ses pensées m’avaient étonné. Comment peut-on se laisser surprendre par la peur de sa propre mort et l’obsession de ne pas avoir fait. Et puis moi-même avec l’âge je découvre cette sensation. Je ne suis pas obsédé par la mort et je ne vois pas du tout ma vie en noir, mais je la comprends, cette pente possible. Je vis avec une résignation sereine du passé comme du futur. J’ai finalement totalement réalisé ma conversion à l’existentialisme. Seul le présent compte, et le présent regorge de possibilités, en tout cas tant que la santé et ma condition économique ou les aléas du monde me le permettent. L’éternité, c’est le présent.

C’est cela aussi, la paix. Vivre avec la multitudes des fantômes de soi et des fantômes en soi. Et quand on est un pédé de mon âge, il y en a, des fantômes, figés pour l’éternité de leur jeunesse, à tout jamais souriant à pleine dent la vie grande ouverte devant eux.
Pensions-nous.
C’est bien plus qu’un billet de blog qu’il me faudrait, pour vous parler d’eux, vous le savez, et ne me dites pas que je devrais vous raconter. Merci. Ils m’appellent, des fois, c’est normal, c’est ce que font les fantômes, mais je les ai apprivoisés, ils ne me font plus peur. Je vis en paix avec eux.

J’aime ce silence.
J’aime ce silence, cette paix chez moi, cette paix en moi. Je regarde l’écran de l’ordinateur, ces lettres blanches sur le fond gris-noir, c’est là qu’est ma nouvelle frontière, (re)apprendre à regarder le silence de cet écran, son vide terrifiant, et plutôt que chercher à m’y battre, en (re)faire mon ami, mon confident.
Cela fait trop longtemps que je n’écris plus, que je tourne les mots au fond de moi alors qu’il n’y a qu’à les écrire, comme je le fais en ce moment, pour qu’ils se déroulent.

Voilà, je vous ai écrit mon premier billet personnel depuis longtemps. Et comme je parlais de paix, je n’ai également pas pu m’empêcher de parler de la guerre en Ukraine et d’autres choses plus politiques, mais j’ai coupé et préféré en faire un autre billet…

Amitiés

Commentaires

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  • Remarquable texte. A ma connaissance, vous êtes le seul grand écrivain francophone allochtone (étranger au Japon) digne de ce nom qui publie en mode visible en ligne, et le seul qui mérite d’être lu, qui ne soit pas tombé dans le spectacle et le style influenceur néolibéral, ou se soit laissé aspirer dans le cirque hyperprésentiste des réseaux sociaux avec éructations courtes et copier-coller. J’admire vos écrits personnels sans condescendance. Il faudrait tout de même qu’une maison d’édition sache que vous existez. Cela changerait des Michael Ferrier et autres imposteurs poseurs du sérail de la plume.

  • Salam el japono,
    Je suis à la gare d’Austerlitz. « Le présent c’est l’éternité ». « Il ne restera rien… ». « Je vis en paix avec mes fantômes ».
    Charlely Couture dit aussi comme toi qu’il ne reste rien de ce qui est vécu si ce n’est des souvenirs idiots.
    « L’écriture te réunit » dis-tu aussi Madgid, continue stp😘
    A bientôt
    Et bon jeûne

  • Merci cher ami, de cette longue confidence de ce que tu es devenu…un vrai sage…content de vivre en paix et en grande sérénité, malgré le contexte mondial qui n’est pas très réjouissant en ce moment avec cette pandémie mondiale qui n’en finit pas et cette guerre en Ukraine qui risque de s’étendre à notre planète.
    Je me réjouis vraiment pour toi, car moi aussi, je me vois dans cette attitude de gratitude en face de ma vie. Ayant atteint 88ans ,
    vivant dans une résidence pour personnes âgées dont plus de la moitié ont disparu lors du Covid, je suis physiquement très amoindri, mais malgré tout très serein et en paix.. J’arrive même à me réjouir, car je vois le positif de ce qui se passe dans le monde et en ce moment j’ai vraiment la joie de découvrir qu’ici en France à quelques jours des élections prrsidentielles il y a à nouveau un espoir de changement avec l’union populaire, la France insoumise. Même si nous ne gagnons pas, l’espoir d’un autre monde reste possible et se concrétise en ce moment dans la campagne présidentielle de Jean Luc Mélenchon. J’y retrouve l’enthousiasme de ce j’ai vécu en 1968 ou en 1981 . Avec l’Union Populaire, la relève socialiste avec des idées et projets révolutionnaires adaptés au monde moderne est à nouveau là.
    Ce qui me réjouit tout spécialement c’est de découvrir la qualité de toute cette nouvelle génération de militants qui n’accepte pas notre monde inhumain et qui trouve les solutions pour le rendre plus acceptable pour tous..
    Mes amitiés et encore merci de ce que tu sais dire bien écrire de ce sue tu vis…
    Roland

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