Une question d’âge

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Mon temps est passé, je le sais maintenant…

J’ai 56 ans, et très souvent récemment je tente d’intérioriser ce que cela veut dire, ce que cela représente vraiment car pour tout dire, dans une société « moderne », on n’y est pas tellement préparé.
Simone de Beauvoir a ainsi confessé sa prise de conscience dans les dernières pages de La Force des choses.
C’était dans les années 50, Claude Lanzmann alors âgé d’une vingtaine d’années était son amant. Elle s’apprêtait à aller le retrouver, et alors qu’elle finissait de se préparer en ajustant son (célèbre) foulard, elle s’est regardée dans la glace. Et elle s’est vue. Non pas regardée, mais vue. Elle a vu une femme de la cinquantaine, avec des rides, et alors sa liaison avec Lanzmann lui a semblé indécente, déplacée. Elle a alors compris qu’elle était vieille, que les années avaient passé et qu’elle ne pourrait plus jamais prétendre faire comme si. La ménopause était passée, telle un couperet qu’elle avait feint d’ignorer.
Elle a alors commencé à réfléchir à sa condition de femme, sommée d’être belle, d’être attrayante, et à ce que cela voulait dire quand arrivait la vieillesse. Communiste, elle a pensé à ce que cela voulait dire pour une ouvrière qui, le corps brisé par le travail, les enfants devenus adultes, se retrouvait face à l’âge, la maladie ainsi que la perte de cet attrait auquel elle avait du se plier. Elle a réfléchi à ce que ce moment voulait dire pour l’homme en général, et le prolétaire en particulier, ce moment où le départ à la retraite pouvait finalement signifier en terme de relégation sociale, le capitalisme compartimentant les âges de la vie comme il segmente la production et les marchés.
Elle en a tiré un livre, La vieillesse, qu’elle a voulu être plus important encore que Le deuxième sexe. Un livre qui n’a pas eu le succès du premier, peut-être parce qu’en cette époque de Baby Boom on avait plutôt les yeux tournés vers « la jeunesse » à travers le concept élaboré par Edgar Morin.
Et puis comment ne pas penser à cette remarque de Marcello Mastroianni, certainement l’un des acteurs les plus sexy, les plus charmants, les plus beaux, les plus séducteurs que le cinéma ait inventé, qui lors d’une interview confessa qu’il finit par renoncer aux rôle de « bel homme » un jour où, dans un miroir son regard s’arrêta sur ses fesse et qu’il ne vit qu’une masse flasque.

Il ne suffit pas de crier « OK Boomer » pour être débarrassé de cette génération, encore faut-il en démonter les mythes, à commencer par cette quête de l’éternelle jeunesse. Non, on n’est pas éternellement jeune, et le temps de ce que fut la « jeunesse » à la Morin est révolu. La « jeunesse » est vieille, et qui parmi nous mieux qu’un « post-boomer » (qu’est-ce que je hais cette expression, génération X) peut le mieux en démasquer la supercherie?
Les jeunes sont jeunes, ils ont 18, ils ont 20 ans, ils ont l’âge de la saine ignorance de la vie, l’âge de leur légèreté, de leurs espoirs et de leurs craintes, l’âges des erreurs que l’on commet, certaines fatales et d’autres qui laissent le goût des premières fois avec un petit sourire en coin, et parfois aussi de petites blessures qui hantent jusqu’à la fin des temps. Être jeune, c’est kiffer Aya Nakamura, ses ongles et les paroles de ses chansons. On est toujours beau quand on est jeune car on n’a pas à se soucier à faire jeune, à paraître jeune. Et c’est très bien comme ça, ainsi a été le monde depuis le commencement, et il aura fallu qu’une génération un peu plus nombreuse débarque pour squatter les imaginaires sur plusieurs générations au point d’en être pathétique à un niveau qui parfois frôle l’indécence.
J’aime mes 56 ans, je les visite et tente de les apprivoiser.
Il y a juste que je découvre la tragédie profonde qu’il y a à vieillir, quelque chose que j’ai souvent entendu de vieilles personnes, ce « je me sens toujours jeune ». Oui, j’ai enfin compris ce qu’ils voulaient dire, c’est un peu ce que disait Beauvoir ou Mastroianni. En fait, sur une très longue période et en tout cas avant que les cellules du cerveau ne commencent à accuser l’âge à leur tour, dans sa tête, on est la même personne. La pensée se déroule dans un présent permanent depuis l’enfance, elle se construit et finalement je peux dire qu’aujourd’hui j’ai le même âge dans ma tête que quand j’avais 5 ans, 20 ans ou 40 ans. Je suis plus mûr, j’ai appris des choses, j’en ai compris d’autres mais au final, ce qui fait mon « être pensant » est identique, rigoureusement, et heureusement car sinon je serais amnésique. Or, je me sens bel et bien comme une continuité de moi.
Et c’est là qu’intervient l’âge, car pour s’incarner, ce que l’on appelle « âme » a besoin d’un corps, et ce corps, fait de matière, est lui contraint par des règles biologiques que l’on ne peut guère contrôler, et cela malgré tous les efforts de la chirurgie. Regardez à quel point cette lutte contre son propre vieillissement rend Brigitte Macron pitoyable, misérable, pathétique. Elle s’accroche à une image de la jeunesse, ça lui fait la peau toute fripée, toute tirée, presque monstrueuse. Beauvoir a rompu avec Lanzmann et écrit un livre, Mastroianni a changé de registre au cinéma. Elle s’accroche, et je crois qu’il n’y a rien de pire que se taper la tête contre le mur de la mort et de la décrépitude car on ne voit finalement que le mur et les bleus qu’il engendre.

J’apprends à vivre avec mon corps qui décrépit. Il y a de beaux restes, certes, en tout cas j’ose l’espérer, mais je suis lucide, c’est une guerre perdue d’avance et j’ai d’autres batailles à mener, à commencer par celle d’être un « vieux superbe ». Je n’en suis, dans cette nouvelle phase de ma vie, qu’à l’enfance.
Le plus difficile n’est pas tant de m’accepter moi-même tel que les années qui viennent vont me transformer, que d’accepter les jeunes, leur corps à la santé insolente, et me couper définitivement de toute nostalgie, de toute envie d’être comme eux, avec eux, parmi eux.
Les jeunes sont superbes, ils sont forts, ils sont beaux. Avec les ans, je me suis fait bien moins timide que j’étais, et si j’étais moi aujourd’hui dans mon corps d’il y a trente ans, j’oserais enfin parler à ces garçons que je regardais sans oser leur parler, j’oserais regarder avec tendresse ceux avec qui je bavardais et m’amusais, et qui pour certains me plaisaient, et peut-être les embrasser. J’ai quelques regrets d’amants perdus ou d’amants qui ne l’ont pas été, j’ai aussi deux ou trois petit amis qui ne se sont pas faits, qui peut-être auraient pu se faire et alimentent des regrets enveloppés dans cette sorte de nostalgie tendre du renoncement qu’ont procuré les ans qui ont passé. À 56 ans, c’est plus des souvenirs de toute beauté avec un petit truc au coeur, il n’y a aucun réel regret.
Mais ils sont toujours là, en moi. Ils ont toujours l’âge et leur beauté d’alors malgré les ans qui ont passé. Et ce souvenir me fait moi aujourd’hui.

Il m’arrive de croiser de très beaux garçons, dans la vie ou sur une application de drague. Mon temps est passé, je le sais maintenant. Il y a ici une petit subtilité que j’aime, « passé » peut être compris comme un participe passé, ou comme un nom. Pour être un vieux superbe, il faut accepter les deux sens. Le temps est passé, et ce qui défini mon temps est dans le passé. Car ce que l’on appelle le temps, c’est bel et bien celui de la jeunesse. À mon âge, le temps est compté. Accepter cela, c’est le début de la vieillesse superbe.

J’ai encore un peu de chemin à parcourir, c’est normal, je ne suis qu’un bébé vieillard, mais s’il y a une chose que je refuse absolument, c’est d’être un vieux jeune, ce double en négatif du jeune vieux.

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