Violet Chachki est LA femme

V

Violet est LA femme, plus qu’un long discours elle justifie le pluriel quand on parle de la lutte politique DES femmes.

Les dernières semaines ont été, en France, traversées par une de ces polémiques que notre époque réactionnaire affectionne et qui traduit parfaitement le glissement autoritaire et franchouillard dans lequel elle s’englue. Les « hommes enceints ». On a alors vu sortir de la marge des lesbiennes et des pédés anti-trans. On en a même vu s’afficher avec des personnalités réactionnaires ayant manifesté contre le droit au mariage pour les personnes du même sexe. Avec les mêmes arguments puisqu’il s’agit de convoquer la nature à chaque fois (avec tout un galimatias verbeux pour envelopper le tout). La honte, quoi.
C’est intéressant, ce recroquevillent vers « la nature » venant de personnes qui par ailleurs demandent à la médecine et à la loi de résoudre l’infertilité « naturelle » d’un couple de même sexe. Elle a bon dos, la nature.
Ce sera l’objet d’un prochain billet.

À cette bêtise typique d’un recroquevillent identitaires de lesbiennes et de pédés vaguement nostalgiques de la « discrétion » et du bon temps des masturbations furtives dans les pissotières, j’oppose notre culture, notre culture de pédés ET de lesbiennes, une culture qui autrefois, et peut-être justement à cause de l’oppression hétérosexiste qui nous réduisait à l’invisibilité et au misérabilisme, faisait de nous un groupe solide, incroyablement plus acceptant dans le fond que la bande de petites bourgeois capricieux en mal de respectabilité que nous tendons à devenir.
Notre culture était bancale, et nous l’aimions comme ça. Notre culture était à la marge, et nous l’adorions comme ça. Notre culture était ouverte, très moqueuse, très mauvaise langue, et cela sans exclusive, en ces époques où nous parlions de nous et entre nous, les pédés, au féminin, et cela sous le rire complice de nos amies lesbiennes. Nous nous moquions du genre en le torturant, en le mettant à sa juste place, une création aléatoire dont les drags (on disait alors travestis) et les trans représentaient la plus parfaite illustration.
– Regarde-là… Tu crois que c’était un homme?
– Ben ouais, il parait!
– Tu m’imagines avec des seins pareils, tous les mecs que je pourrais m’envoyer?

Le regard des jeunes pédés se familiarisait avec ces êtres qui les faisaient rire tout en les fascinant. La femme trans, à cette époque certainement la transidentité la plus visible, faisait partie de notre monde. Et la drag, oiseau de nuit flamboyant parfois, un peu vulgaire des fois, mais si amusante souvent, participait de notre culture, de notre monde. Dans certains de nos clubs, dans les années 80, trans et travestis se confondaient, et personne ne demandait quoi que ce soit.

Oui, quoi de mieux qu’une drag pour renverser l’argument des TERF et des « LGB not T » qui prolongent cet hygiéniste moral autoritaire qui se manifeste ici et là dans le refus de voir défiler la communauté cuir dans les marches des fiertés sous prétexte qu’ils représenteraient une « masculinité toxique », ou ces appels récents à interdire les drag car elles représenteraient un avilissement de l’image de la femme.
Moi, il m’avait toujours sembler que la première image qui souffrait, dans la drag, c’était d’abord et avant tout l’image de l’homme. Du « mâle », parce qu’un mâle reprenant tous les attributs culturels plaqués sur la femelle reprend à son compte tous les attributs de celle qui se fait mettre, et ça, pour la masculinité…
Nous jouions avec les genres, et c’est précisément pour cela que notre culture, toujours, a été acceptante. C’est seulement quand nous avons commencé à émerger des ténèbres à force de marches, de coups de gueule et de bagarres dans lesquelles nos camarades trans n’étaient pas les moins virulentes, que nous, les pédés et les lesbiennes, avons commencé à faire le tri entre nous, laissant loin derrière nos soeurs et nos frères pataugeant dans leurs identités fragilisées par la loi, la morale et notre toute fraiche respectabilité.

Betty Page, 1954

Dans le cul du monde où j’habite, dans l’espèce de semi-réclusion dans laquelle je me sens parfois relégué, j’ai croisé sur YouTube Violet Chakchi, une des drag ayant remporté le Ru Paul Drag Race.
Qu’on ne vienne pas me faire ici un procès, une Drag n’est pas une femme trans, même si une femme trans peut choisir d’être une drag, tout comme un homme trans peut choisir d’être une drag. Et même une femmes cis peut être une drag.
Une drag, c’est un « act », comme on dit en anglais. Comprendre par là « un geste », « une revendication », « une déclaration », un « rôle ». Violet a entre autres pris pour modèle Bettie Page, cette mannequin incroyablement libre et victime de la pudibonderie réactionnaire des années 50. Une pudibonderie qui rangeait les femmes dans leur féminité tout en voulant cacher plus ce que tout ce que signifiait réellement cette féminité.
Violet a mes yeux se distingue par le personnage que son auteur, Jason Dardo, a créé. Violet me fait penser à Divine, mais dans une autre époque. La nôtre. Beaucoup de drags sont seulement des drag, tout en perruque et maquillage, mais Jason Dardo a créé une réelle personne, ce qui fait de lui un réel comédien se distanciant totalement de Violet, qui l’absorbe. Violet est LA femme, plus qu’un long discours elle justifie le pluriel quand on parle de la lutte politique DES femmes. Parce qu’elle n’est pas UNE femme.
Le monde de Violet, c’est le monde d’une culture gay qui s’étendrait loin, très loin dans les vastes territoire de la culture queer, là où le genre et les identités n’auraient plus vraiment d’importance, un monde où, contrairement à ce que pense l’imaginaire déglingué de nos TERF et autre LGB not T, les femelles seraient également libérées de la contrainte d’un genre imposé. Un monde où le genre serait non plus une aliénation, mais un jeu, un choix, un spectacle. Un monde dans lesquelles de jeunes filles qui dès l’enfance ne se sentiraient pas jeunes filles, où de jeunes garçons ne se sentant pas garçons, pourraient choisir librement leur chemin.
Si dans son dernier livre Didier Lestrade voit dans l’arrivée des personnes trans – et notamment des hommes trans – dans le porno gay comme une des révolutions à venir, je vois dans les Drag la manifestation de ce dépassement du genre, cette construction sociale qui a partir du 16ème siècle a corseté littéralement les corps et les esprits, et ce n’est pas un hasard si quelques « féministes » anti-trans soient également anti-drag.
Je vous ai sélectionné en ouverture cette reprise de Fade to Grey, de Visage, parce que la performance de Violet Chachki AKA Jason Dardo (puisqu’iel apparait sous ses deux formes) est totalement imprégnée de culture gay (jusqu’au déhanché pourri de Violet hors rythme à un moment), de notre culture de l’ambigu, du sexe, de l’humour, de la dérision et de la provocation.
Et pour clore ce billet, une vidéo mise en ligne avec un article sur le site du MOMA, parce que plus qu’une drag, Violet est une création artistique, une projection, un retournement du genre en pleine poire de ces réactionnaires voulant nous voir retourner à « quand les femmes étaient des femmes », dans un superbe hommage au photographe Pierre Molinier.
Réduire le genre à une création artistique, c’est bel et bien le vider de sa capacité de nuisance, c’est en faire un objet que l’on regarde, que l’on admire, avec lequel on joue mais qui a bel et bien perdu sa capacité de nuisance.
Bref, oui, un homme en chemise flanelle ringarde à carreau moche et trop lavée peut bel et bien être enceinte. Je ne vois pas bien où ça dérange.
La preuve, c’est que Violet est LA femme.

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  • Salut je te recommande « los putos  » de Ioshua aux éditions Terrasses un jeune argentin des faubourgs qui retrouve la veine d’un Sénac ou d’un Pasolini pour rappeler les pédés révolutionnaires tellement loin des gays conformistes réactionnaires bourgeois…

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